Des histoires d’eaux

L’été s’approchant, parallèlement à l’avancée des travaux sur les futurs habitats, nous avons pris le temps de réaliser un nouvel aménagement d’importance pour notre vie sur place. Car s’il est bien beau :

– de prendre sa douche à l’eau de source,

– de faire la vaisselle à l’eau de source,

– de se brosser les dents à l’eau de source,

– de laver ses caleçons au lavomatic de l’intermarché à la main à l’eau de source,

– de remplir de calcaire les canalisations où voyage toute cette eau de source,

encore faut-il, ensuite, faire quelque chose de toute cette eau devenue « sale ».

En jargon technicien, cette partie d’un habitat domestique s’appelle, paraît-il encore, « l’assainissement des eaux grises ». (Des toilettes sèches s’occupant, rappelons-le, de recueillir les déchets organiques des grands singes que nous sommes.) Il était temps de concevoir et de réaliser un dispositif adapté !

Sur le terrain, en plus de la source d’eau potable et de celle où est captée l’eau de douche, une troisième source d’importance coule. Elle est ici cachée dans l’anfractuosité en bas à gauche du mur, et approvisionne les bassins en eau fraîche.

Un tel chantier était donc aussi l’occasion de se pencher sur les innombrables sources qui jaillissent du coteau, d’exhumer d’anciennes canalisations, et d’essayer de rabibaucher les diverses voies par lesquelles l’eau sort de la roche, pour commencer à prendre en charge cet écoulement généralisé.

Enterrée dans son calcaire, la canalisation qui draine le bassin en question nécessitait des réparations.

C’était, enfin, l’occasion d’exploiter quelques-uns des talents méconnus des êtres vivants minuscules, ou invisibles, qui nous entourent. Et c’est pour cela qu’il nous a semblé intéressant de faire un article sur le sujet, convaincus que, de la gestion des déchets humain, il ne sort pas que des leçons nauséabondes !

Plusieurs solutions s’offrent à qui veut traiter des eaux grises très peu polluées. Dès lors que les produits utilisés sont tous biodégradables, et que la dégradation du produit des toilettes s’effectue de manière séparée, traiter des eaux « sales » s’avère même relativement simple.

Il s’agit, pour cela, de traiter les résidus des vaisselles (huiles, petits restes de nourriture, vinaigre, cendre) et des eaux de douches (crasse basique de troglodyte, savons « naturels »), pour réinjecter ensuite l’eau dans la nature sans la polluer.

L’une des solutions fréquentes que choisissent des lieux « écologiques » impossible à relier au tout à l’égout, comme le notre, est la phytoépuration.

Méthode simple et esthétique, consistant à faire s’écouler l’eau sale dans un ou plusieurs bassins successifs, bassins dans lesquels se trouvent plusieurs plantes aquatiques – joncs, iris, massettes… Comme de nombreuses plantes, celles-ci hébergent entre leurs racines un grand nombre de microorganismes symbiotiques, qui dégradent les déchets présents dans l’eau, les rendant ainsi assimilables pour la plante. Celle-ci, en retour, nourrit tous ces petits organismes par la photosynthèse, qui continuent donc à proliférer et lui fournir des matières nécessaires à son développement.

Une fois passée dans les bassins, et « épurée » par l’action des plantes et des bactéries, l’eau peut donc être renvoyée dans le sol sans risque de nuisance. La solution est suffisamment efficace pour être capable de traiter eaux grises et toilettes s’il le faut.

Après des travaux, voilà la canalisation réparée, et, à droite, celle qui amènera les eaux usées vers l’assainissement. Le treillis en bambou servira à faire grimper du jasmin pour masquer le PVC.
Trois mois plus tard, on comprends que la jasmin n’était pas si nécessaire…

Cependant, deux éléments nous ont fait pencher vers une alternative à la phytoépuration. D’abord, une phytoépuration nécessite quand même une certaine dépense, ainsi que des travaux un peu conséquents : construction de bacs en béton de plusieurs mètres carrés, achats de substrats filtrants dans lesquelles se développent les racines des plantes, installation de bâches agricoles étanches, de plantes… Dans le cas où les toilettes sont traitées de manières séparées, que seules des eaux grises très peu polluées sont à traiter, on peut donc se demander s’il n’y a pas encore plus simple…

Ensuite, afin de renforcer la dimension expérimentale en matière d’écologie et d’autoconstruction, nous avons envisagé une autre méthode moins connue bien qu’ayant déjà fait ses preuves. Moins chère, aussi efficace et plus adaptée à notre situation actuelle (la nécessité de trouver des solutions rapides sans freiner les autres travaux), celle-ci consiste à envoyer l’eau sale…directement dans le sol. Enfin, presque !

Il s’agit, en fait, de tirer parti d’un des plus grands et plus actifs réservoir de microorganismes qui nous entoure : le sol. La « pédoépuration » – « pédo » renvoyant ici à la terre sur laquelle nous nous tenons – fonctionne, elle aussi, grâce à la capacité qu’ont certaines des vies minuscules présentes dans la terre de dégrader les déchets des autres êtres vivants. Présents particulièrement dans la strate supérieure des sols, un certain nombre d’insectes, de bactéries,de petits animaux ou de champignons sont spécialisés dans le recyclage des déjections et des dépouilles produites par les autres êtres vivants. Digérée de nombreuses fois par les uns et les autres, la matière qui forme ces « déchets » est transformée, jusqu’à redevenir assimilable à nouveau par les champignons, les plantes, les autres insectes, les mammifères, etc…. et être ainsi réinjectée dans le cycle naturel.

Sans le service de ces cohortes d’éboueurs, les ressources disponibles dans les écosystèmes s’amenuiseraient en un temps éclair, et l’immense majorité des êtres vivants de la Terre seraient incapables de survivre à la catastrophe. Dès lors, si nos amis coprophages et nécrophages assurent le maintien de la vie sur Terre, ils peuvent bien, en même temps, s’occuper de nos eaux de vaisselles !

Mais tout cela est bien beau, me direz-vous, cependant, il faut plus que deux paragraphes pseudo-scientifiques pour rendre respectables de balancer ses eaux de vaisselle sur le parterre de rose du voisin. Oui, oui, bien sûr : il y a des manières de faire.

Début des travaux. Où l’on a le plaisir de se rendre compte que sa terre est aussi facile à trancher qu’une plaquette de beurre.

Une fois assurés que nos eaux ne contenaient aucun produit pouvant nuire à l’activité de cette fabuleuse faune, il restait à aménager un endroit dans lequel nous serions assurés de la voir prospérer. Le milieu le plus propice à nos amis minuscules est, sans commune mesure, un sol forestier. Une foule de déchets végétaux et animaux, doucement parfumé à l’escargot desséché, à la crotte de chevreuil et aux fientes de faisan. Un régal ! Mais comme nous ne disposons pas encore d’un ascenseur solaire ou woofeuro-tracté pour aller prendre la douche entre les chênes qui surplombent notre coteau, il a fallu recourir à un artifice technique…

Nous avons donc creusé deux tranchées de 7m de long sur 30 cm de profondeur, remplies intégralement de bois raméal fragmenté. (Le bois raméal fragmenté, ou BRF, est un mélange de jeune rameaux hachés, de diverses essences d’arbres, que l’on peut acheter chez la plupart des paysagistes, qui est excellent pour produire l’humus cher à ces bestioles mangeuses de fonds d’assiettes.)

Une butte est formée à gauche de la tranchée remplie de substrat avec la terre excavée. Les plantes aux racines les plus profondes profiteront des apports d’eaux sales.
Le système vu du dessus. Ici encore, après quelques semaines, les orties et les ronces se sont hâtées de venir recouvrir le PVC.

En profitant de la pente naturelle de notre terrain pour l’installation des canalisations, nous avons pu éviter d’avoir recours à un système électrique (pompe de relevage) pour amener l’eau des douches et vaisselles directement dans le substrat. Cette eau fournit une humidité et une nourriture providentielle pour toutes les bactéries et organismes présents dans le sol alentour, qui, attirés par le festin, se hâteront de venir s’y nourrir, s’y installer, proliférer… L’alternance fréquente entre l’une et l’autre tranchée permet de faire participer différents types d’organismes – ceux qui aiment la forte humidité, ceux qui aiment la sècheresse -, pour s’assurer d’une dégradation complète des résidus présents dans les eaux.

Pour être certain du bon dimensionnement du dispositif, nous nous sommes basés sur les recommandations fournies par les sites Pierreeterre.org et ec’eau-logis.info (deux petites mines d’or que nous vous recommandons chaudement), qui promeuvent en France ce genre de dispositifs. Une vaste documentation technique est aussi disponible sur d’autres sites internet, en provenance de France ou des pays où ces dispositifs ont fait l’objet d’une légalisation et d’une réglementation. L’une des études disponibles donne les pédoépurations comme aussi efficaces, voir plus, que certaines phytoépurations. (Pour ceux que cela intéresserait, nous pouvons vous aiguiller vers la documentation technique correspondante.)

Les premières courgettes plantées à côté de l’épuration sortent le bout de leurs feuilles !

En résumé, nous avons donc :

– Évité autant que faire se peut de recourir à des matériaux peu écologiques (le béton notamment, bien que nous canalisations soient en PVC).

– Travaillé très peu (deux après-midi pour venir à bout des ronces, deux autres pour creuser les tranchées.)

– Dépensé très peu (200 euros à peu près de bois raméal fragmenté.)

– Réglé rapidement, et pour un certain temps, la manière de traiter nos eaux sales.

– Acquis la satisfaction de nourrir un grand nombre d’être vivants, non plus seulement en allant aux toilettes sèches, mais aussi en faisant notre vaisselle et en prenant nos douches.

Tout cela n’étant bien sûr possible qu’en ayant réfléchi, en amont, à l’utilisation des produits de douches et de vaisselle. Et en ayant la flemme envie d’avancer vite !

La réalisation de tests de pollution dans les tranchées permettra de s’assurer que les eaux rejetées sont bien intégralement traitées par les microorganismes, et de montrer que ce dispositif économique et simple à mettre en œuvre fonctionne tout aussi bien que d’autres dispositifs plus onéreux, qui artificialisent plus les sols et qui produisent plus d’énergie grise (à cause du béton notamment, ou des bâches nécessaires à l’imperméabilisation des dispositifs).

4 réflexions sur “Des histoires d’eaux

    1. On a un peu tardé à poster sur le blog oui, on était bien occupé ! D’autres articles viendront à propos des autres chantiers du printemps/été dès qu’on aura un moment. Merci en tous cas 🙂

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